Danser avec nos mains
Avis de tempête sur la Turquie. En semant sur les démocraties du monde le coup de feu qui abattit voici un an le journaliste Hrant Dink, le pays héritier des crimes anti-arméniens récolte aujourd'hui une abondance de discours et de commémorations qui font de la victime un martyr de la bêtise et dessinent la figure du bourreau historique en bourreau impénitent. Désormais, après le 24 avril, il ne fera pas bon être Turc le 19 janvier.

Mais si, au soir de ce 19 janvier 2008, les démocrates du monde entier avaient la rage du deuil au cœur, au même moment, les Turcs de Paris et les affidés de la Turquie pouvaient se rendre à Noisiel pour une movida turkish à la Ferme Buisson qui a certainement duré jusqu'à l'aube. Ce soir-là, les uns avaient tout fait pour rappeler l'histoire, les autres tout fait pour l'occulter. C'est que, chaque fois que se déchaînent des tempêtes de dénonciations à l'encontre de la Turquie, celle-ci invente des ripostes symétriques, couvrant le bruit de ses crimes par celui de réjouissances nationalistes savamment orchestrées.

Vous me direz qu'on peut très bien le même jour honorer la mémoire d'un assassiné et affirmer que la vie continue. Sauf qu'en l'occurrence, loin d'être un effet du hasard, le choix de ce jour pour chanter et danser avait toute l'apparence d'un choix politique. Seuls les gogos ont eu assez d'inconscience pour gober que non. On ne me fera pas croire qu'un homme responsable puisse pleurer Hrant Dink au matin du premier anniversaire de son assassinat et le soir même entrer dans les chants et les danses programmés en sous-main par le pays qui l'a assassiné. Car ce genre d'homme existe, caméléon européen à l'instar des négociateurs de la Turquie avec l'Europe, aujourd'hui autant qu'hier.

Comme on ne peut rien attendre d'un vivant, on peut tout espérer d'un mort. Si de son vivant Hrant Dink n'appartenait qu'à lui-même par les propos qu'il tenait, après sa mort il est étrangement devenu la propriété des discoureurs idéologiques de tous poils et de toute obédience, les moins autorisés comme les plus extrêmes. Ils font sans vergogne un marchepied de son cadavre pour piétiner de leurs courtes vues sa vision d'une humanité ouverte et généreuse ; au besoin lui extorquant des aveux qu'il n'aurait jamais accepté de prononcer. Mais qu'importe ! n'est-ce pas, puisqu'il est mort… Et quand Hrant Dink exhortait le Turc et l'Arménien à vivre ensemble, pour que chacun apprenne à se mettre à la place de l'autre, chacun à la place de l'autre, tout est fait aujourd'hui pour saper les rapprochements au profit des affrontements.

À quand une movida arméno-turque, voulue par des Arméniens et des Turcs avides de se connaître, de se comprendre, de se toucher, de danser avec leurs mains, un 19 janvier, of course. Peut-être en 2009, qui sait ? Jour où Dink sera alors redevenu vivant et nous tous avec lui, en lui.

Janvier 2008

 

 

Articles divers

Accueil

Aides et Téléchargements